Domaine du Mons

Vitrac-sur-Montane, Corrèze

Marcher libre

Le montage foncier règle ce qu'on fait de la terre. Il ne dit rien de ce qu'on fait les uns des autres.

Trois chantiers avancent en parallèle : sortir la terre du marché, tenir une économie qui ne repose pas sur la vente, et vivre ensemble sans chef ni règlement subi. Le troisième est le moins visible, et c'est celui sur lequel portent la plupart des retours d'expérience publiés par les collectifs existants : ce sont rarement les statuts qui font échouer un lieu.

Cette page dit ce que nous cherchons, ce que nous avons décidé, et ce que nous n'avons pas tranché.

Une bulle de droit civil

Le droit français laisse aux personnes une latitude que peu de gens utilisent. Entre majeurs capables, on peut organiser presque tout par convention : qui occupe quoi, qui décide de quoi, qui apporte quoi, ce qui se passe quand quelqu'un s'en va. Les statuts d'une association, son règlement intérieur, les conventions d'occupation, les chartes d'usage — ce sont des textes que nous écrivons, pas des textes qu'on nous applique.

C'est cela que nous appelons marcher libre : préférer une règle choisie à une règle subie, y compris quand la règle choisie est plus exigeante. Un cadre écrit à plusieurs, révisable et daté, protège mieux qu'une absence de cadre — surtout les plus discrets du groupe.

La limite, dite franchement

Cette latitude n'est pas une extraterritorialité. Le droit du travail, le droit pénal, les règles d'urbanisme, la protection de l'enfance, la fiscalité s'appliquent intégralement. Un collectif qui raconte le contraire prépare des ennuis à ses membres.

La liberté dont il est question tient dans l'espace que la loi laisse ouvert. Il est large, et il n'est pas infini.

Ce qui est commun, ce qui ne l'est pas

Mettre en commun la terre et le travail ne veut pas dire tout mettre en commun. La confusion des deux est le mécanisme par lequel un groupe se referme sur lui-même et finit par étouffer ses membres.

Trois cercles emboîtés Un cercle intérieur pour ce qui reste à chacun, un cercle intermédiaire pour ce que le collectif met en commun, un cercle extérieur pour ce qui est ouvert au dehors. Les trois se contiennent sans se confondre. le dehors l'accueil, les chantiers, ce qui se transmet le collectif la terre, les outils, les décisions, la table chacun la chambre, le revenu, les liens, le silence
Trois cercles qui se contiennent sans se confondre.

Le cercle intérieur n'a pas à se justifier. Une chambre qui ferme, un revenu qui n'appartient qu'à soi, des amitiés en dehors, du temps sans personne : ce ne sont pas des réserves faites au collectif, ce sont les conditions pour y rester longtemps.

Le cercle extérieur n'est pas décoratif non plus. Un lieu qui n'accueille personne devient un entre-soi, et l'entre-soi est aussi le point où l'intérêt général cesse d'être défendable — c'est le même mouvement, vu du dedans et vu de l'administration.

Décider sans chef

L'autogestion n'est pas l'absence de structure. Une structure absente ne disparaît pas, elle devient invisible : le pouvoir se loge alors chez ceux qui parlent le plus, qui sont là depuis le plus longtemps, ou qui savent comment marche la machine. Jo Freeman a décrit ce mécanisme en 1970, et les collectifs le redécouvrent régulièrement.

Ce que nous retenons : écrire qui décide de quoi, et à quel niveau d'engagement. Tout ne se décide pas de la même façon.

Type de décisionQuiComment
Ce qui n'engage que soila personneelle fait, elle informe si ça touche les autres
Le courant d'un domaine confiécelui ou celle qui le portedans un mandat écrit, avec un budget et une durée
Ce qui engage le collectiftout le mondeproposition écrite, objections recueillies, décision consignée
Ce qui engage l'avenir du lieutout le monde, plus la structure porteusedélai de réflexion long, et trace notariée s'il le faut

La méthode que nous testons est celle de la décision par consentement : on ne cherche pas l'adhésion de tous mais l'absence d'objection raisonnable, et une objection oblige à modifier la proposition plutôt qu'à la rejeter. Elle a un défaut connu, la lenteur, et un avantage décisif : elle rend le désaccord utile au lieu de le rendre coûteux.

La boucle d'une décision Une proposition est écrite, les objections sont recueillies et intégrées, la décision est tranchée puis consignée, et une date de réexamen est fixée dès le départ. une proposition écrite, datée, signée les objections recueillies, puis intégrées on tranche et on consigne le motif on revoit à date fixée dès le départ
Une décision qui laisse une trace, et une date pour y revenir.

Deux détails font toute la différence à l'usage. La date de réexamen se fixe au moment de la décision, pas quand ça grince : une règle qu'on sait révisable en juin est acceptée en janvier. Et le motif se consigne avec la décision : dans deux ans, personne ne se souviendra pourquoi, et le désaccord recommencera du début.

Ce à quoi on s'engage, ce qu'on garde

Un engagement flou produit du ressentiment. Mieux vaut peu, mais écrit.

Ce qui s'engage : une part de temps de travail commun, une participation aux charges, une présence aux moments où l'on décide, le soin porté aux outils et aux lieux partagés, et la parole donnée sur ce qu'on a dit qu'on ferait.

Ce qui ne s'engage pas : les convictions, la vie privée, les relations, le temps qui reste, et le droit de n'être pas d'accord sans avoir à se justifier longuement.

Ce qui reste acquis en toute circonstance : le droit de partir, le droit de dire non, le droit d'être informé avant qu'une décision soit prise, et le droit de demander qu'une règle soit réexaminée.

Partir

Les règles d'entrée se discutent facilement ; celles de sortie s'écrivent rarement avant d'en avoir besoin. C'est pourtant le moment où elles peuvent encore être écrites calmement.

Les questions à trancher sont précises : que devient l'argent apporté ? le travail fourni pendant des années ? une construction faite de ses mains sur un terrain qui ne lui appartient pas ? quel préavis ? qui décide d'un départ qui n'est pas volontaire, et selon quelle procédure ? La réponse ne peut pas être « on verra ».

Non tranché

Aucune de ces questions n'a de réponse arrêtée ici à ce jour. Elles seront traitées avec la rédaction des statuts et du règlement intérieur, et elles figurent parmi les points à instruire avec le notaire. Nous préférons l'écrire que le laisser croire réglé.

Le conflit

Le conflit est la cause de dissolution la plus souvent citée par les collectifs qui documentent leur histoire. Ce que nous voulons mettre en place, dans l'ordre :

Une culture, pas un folklore

Une micro-société finit par produire ses manières de faire : comment on mange, comment on accueille, comment on se parle quand on n'est pas d'accord, ce qu'on célèbre, ce qu'on refuse. Cette culture se fabrique par les actes bien plus que par les textes, et elle se remarque surtout de l'extérieur.

Le risque est connu et il vaut d'être nommé : une culture commune forte devient vite une frontière. Les signes de reconnaissance rassurent ceux du dedans et découragent ceux du dehors. C'est sociologiquement ordinaire, et c'est ici doublement coûteux — parce que la fermeture est aussi le risque juridique numéro un du montage. Un lieu dont l'action ne profite qu'à ses membres perd la qualification d'intérêt général, et le démembrement de propriété perd son sens avec elle.

D'où une exigence pratique plutôt qu'un principe : ce qui est appris ici se documente et se publie, les chantiers s'ouvrent, et le registre d'intérêt général compte ce qui sort effectivement du cercle. C'est un comptage, pas une déclaration d'intention.

Le rapport au travail

La polyactivité et la subsistance changent la nature du travail : il cesse d'être un temps vendu pour redevenir un temps qui produit directement ce dont on a besoin. Cela ne le rend ni léger ni toujours choisi. Le bois se coupe en hiver, les bêtes ne prennent pas de congés, et le foin se fait quand le temps le permet et non quand cela arrange.

Trois points que nous voulons tenir : compter le temps, y compris celui qu'on ne voit pas — la logistique, l'accueil, les comptes, la réparation ; éviter la spécialisation totale, qui crée des dépendances et des pouvoirs ; et ne pas confondre l'intensité avec la vertu, l'épuisement militant étant une cause de dissolution au moins aussi fréquente que le conflit.

Où nous en sommes

Le lieu existe, le montage juridique est en cours de constitution, et le collectif est à ce jour très restreint. Rien de ce qui précède n'a encore été éprouvé par plusieurs années de vie commune ici. Ce sont des intentions argumentées et des dispositifs empruntés à d'autres, pas un retour d'expérience.

Ce qui est acté : la volonté que les membres soient les opérateurs de l'action du lieu et non ses bénéficiaires, parce que c'est cela qui distingue un commun d'un arrangement entre amis — et parce que l'administration le lit exactement ainsi.

Ce qui reste ouvert : les règles de sortie, la forme exacte de la gouvernance, la place de l'argent personnel, et le statut d'occupation des personnes physiques, qui ne doit pas reposer sur la seule qualité de membre.

D'où viennent ces idées

Rien ici n'est inventé. Les principes de gouvernance des communs viennent des travaux d'Elinor Ostrom : des règles définies par ceux qui les appliquent, des sanctions graduées, des mécanismes de résolution des conflits accessibles, et des limites claires sur qui a droit à quoi. La critique de l'informel vient de Jo Freeman, La tyrannie de l'absence de structure, 1970. La décision par consentement vient de la sociocratie, diffusée en France par l'Université du Nous et des réseaux voisins. Et la partie foncière s'appuie sur ce qu'ont construit Terre de Liens, les Hameaux Légers, la Foncière Antidote et le Mietshäuser Syndikat allemand — voir Libérer la terre.

Ce que nous ajoutons, s'il y a quelque chose à ajouter, c'est l'obligation de publier ce qui marche et ce qui ne marche pas, avec les chiffres, pour que le prochain collectif n'ait pas à tout réapprendre.

Nous joindre si ces questions vous occupent aussi, que vous soyez à côté ou à l'autre bout du pays.